Photo: Gemma Louise Ward / Texte: Frédéric Beigbeder
Elena Doytcheva
Aujourd'hui votre barbe blanche resplendit sur votre soutane noire, batiouchka : vous ressemblez à un chocolat liégeois. Votre longue barbe phosphorescente est mon phare dans la nuit. Louange à elle ! Je ne vous ai toujours pas parlé de Lena Doytcheva. Cela fait deux mois que je ne parle à personne de Lena Doytcheva. J'aimerais continuer à ne pas parler de Lena Doytcheva. Elle me fait penser à ce qu'écrit Gabriel Marcel "Aimer un être, n'est-ce pas lui dire implcitement : toi tu ne mourras point ?" L'enfer consiste à être séparé d'elle une fois qu'on l'a croisée. Aujourd'hui, je connais le moyen d'être heureux : ne jamais rencontrer Lena Doytcheva. A présent je sais que seule la mort me guérira, puisque Lena est immortelle. "Aimer quelqu'un c'est espérer en lui pour toujours." Alors d'accord, je veux bien espérer en la petite Lena pour les siècles et des siècles, à une condition : que je puisse me suicider à ses pieds. Quand elle est entrée au Caviar Bar, je l'ai trouvée banale, gauche, empotée, les pieds dedans, timide, bref : irrésistible. En anglais, clumsy est un de mes mots préférés. Lena est un oxymoron sur gambettes : son corps contredit son visage. Elle donnait envie de respirer plus fort ou d'être l'air pour entrer dans ses poumons et en ressortir par son nez sous forme de gaz carbonique, ou envie de voler devant le soleil mais pas comme une mouette, plutôt comme un homme qui pourrait soudain voler en agitant les bras très vite, par amour.
-----Puis elle a ajouté quelque chose en français :
-----Tu es sûr que tu veux que je te tutoie ?
-----J'ai baissé les yeux pour ne pas répondre :
-----Oui je veux que tu me tues, toi.
...et j'ai compris qu'on pouvait aimer quelqu'un sans jamais relâcher sa main.